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ITW Décalée : Elvis Ouffoué, l’ivoirien derrière le buzz infographique sur Facebook

Qui est Elvis Ouffoué, l’homme derrière la photo de profil virale « Non à l’esclavage en Libye » ?

A l’Etat civil, Ouffoué Koffi Elvis, connu sur facebook en tant que Elvis Ouffoué. Ivoirien, il réside au Maroc depuis un an maintenant. Elvis Ouffoué est écrivain, membre de l’Association des Ecrivains de Côte d’Ivoire (AECI) et exerce comme Community Manager, d’où sa présence constante sur les réseaux sociaux. Il a fait des études en philosophie à l’université Felix Houphouet Boigny d’Abidjan Cocody, a été enseignant dans des établissements scolaires privés de la capitale économique ivoirienne avant de s’installer au Maroc.

<< J’ai aussi travaillé en tant que journaliste freelance pour un media en ligne appelé OVAJAB Media>>, confie-t-il.  Contrairement à sa formation académique, il a une grande passion pour les métiers des TIC, notamment, l’infographie, le montage vidéo et audio et tout ce qui met la créativité en marche. En tout, Elvis Ouffoué peut être perçu comme un autodidacte qui touche à tout et se forme en suivant des tuto et biens d’autres cours sur internet. Très amoureux du football, il adore aussi les voyages, la musique, l’internet et surtout, la bonne humeur qu’il avoue distiller très souvent sur son compte facebook à travers des publications véridiques pleines d’humour.

ENTRETIEN

Elvis Ouffoué,  vous êtes à l’origine d’un récent buzz infographique sur Facebook : non à l’esclavage en Libye. Depuis ce vendredi 17 novembre 2017, vous avez créé un « décor » pour dire votre coup de gueule à propos des informations récemment diffusées par le média CNN sur les actes d’esclavage perpétrés en Libye. En l’espace de quelques heures, votre décor personnel a largement été réutilisé par les utilisateurs Facebook. Racontez-nous les derniers instants qui vous ont menés à publier ce décor désormais viral ?

Je vous remercie pour cette question. Il faut dire que je suis régulier sur les réseaux sociaux du fait de mon métier de Community Manager. Je reçois et découvre, chaque jour et ce à n’importe quelle heure, de nombreuses vidéos et publications dont certaines sont très révoltantes. C’est ainsi, qu’une amie, travaillant dans le domaine des droits de l’homme m’a envoyé un message contenant une vidéo dans laquelle l’émérite animateur Claudy Siar apparaissait presque les larmes aux yeux, s’exprimant sur ce que subissent nos frères noirs en Libye. J’ai été très choqué.

Mon amie m’a demandé de publier la vidéo pour qu’elle puisse la partager, chose que j’ai faite. Par la suite, je suis allé, moi même, faire des recherches sur le problème en question et là, sur Youtube, je suis tombé sur des reportages traitant du problème, qui m’ont vraiment bouleversé. Alors, j’ai décidé de faire un décor pour crier mon indignation et participer à ce combat contre le néo-colonialisme, aux côtés d’illustres personnalités comme Claudy Siar, Alpha Blondy, l’icône mondiale du reggae, Samuel Eto’o la star africaine du football… J’avais pour habitude de faire des décors pour soutenir des amis qui organisaient des événements artistiques ou autres ; ou encore soutenir notre équipe nationale de football des Eléphants de la Côte d’Ivoire. Mais, celui-ci s’est basé sur un engagement profond pour la cause de l’homme Noir.

Sur ce coup, je ne suis pas en déphase avec moi-même. Je ne suis point à la recherche de buzz comme le penseraient certains. J’ai toujours critiqué avec humour, tout ce que je trouve anormal. En faisant ce décor, j’ai voulu juste jouer ma partition avec mes petites connaissances en infographie. Et je suis à la fois surpris et heureux qu’en l’espace de 24 heures, ce décor anodin, fait entre quatre murs, avait déjà été à plus de 237.000 utilisateurs. Ce lundi 20 novembre, nous en sommes déjà plus de 700.000 utilisateurs.

Ecrivain, vous avez également fait des études en philosophie, est-ce donc là le cocktail indispensable pour se révolter contre les injustices ?

On n’a pas forcément besoin de faire la philosophie ou encore d’être journaliste ou écrivain pour se révolter contre les injustices. Comme le dirait René Descartes, « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ». Chacun de nous a, en lui, le nécessaire pour se révolter contre les injustices. Seulement, il manque parfois la volonté. Aussi, certaines contraintes politico-sociales empêchent-elles, bon nombre de personnes, de s’exprimer sur des problèmes cruciaux.

Toutefois, mon engagement en tant qu’écrivain et ma formation philosophique, sont pour beaucoup dans ce que je fais. La philosophie ouvre les yeux, et l’écriture nous offre un cadre d’expression très large et libre. Enfin, tant qu’on n’a pas échangé sa plume contre les miettes des gouvernements véreux et qu’on n’a pas mis son esprit au service du mal.

Concrètement, que signifie pour vous : s’indigner ?

Pour moi, s’indigner c’est refuser d’accepter, de concevoir, d’admettre que certaines choses se déroulent ou aient cours sous nos yeux. C’est refuser de voir progresser, des attitudes, des actions ou des comportements qui sont en total violation de nos valeurs propres mais aussi communes.

Au-delà du buzz infographique, n’avez-vous pas l’impression qu’une partie de la société civile est plutôt du genre révolutionnaire 9.0, c’est à dire plus prompte à démontrer leur indignation sur les réseaux sociaux parce que ça fait plus « cool-attitude » ?

Très honnêtement, je ne le pense pas. Je pratique depuis assez longtemps les réseaux sociaux pour réaliser à quel point un outil comme Facebook a révolutionné les rapports entre les citoyens et les gouvernants. Il est certainement vrai que pendant un moment, nous avons assisté à la « cool attitude » ; mais il est encore plus véridique qu’aujourd’hui, les réseaux sociaux impactent et influencent les actions et les décisions. Facebook à titre d’exemple, est aujourd’hui un puissant outil de sensibilisation et d’alerte. Oui, je vous le concède, parfois, tout et n’importe quoi y passe, mais j’ai la ferme conviction que les gens ont appris à faire la différence entre le buzz pour le buzz et les causes sérieuses qui méritent qu’on les portent.

La situation de l’esclavage en Libye était connue depuis bien longtemps quand même. Pensez-vous comme certains, que l’Africain continue d’accorder trop d’importance aux actualités révélées par les médias occidentaux, même lorsque ces actualités touchent au quotidien l’homme et la femme africaine…

Non, ce n’est pas exact de dire cela. Ce n’est pas exact de dire que les africains n’accordent de l’importance aux actualités que quand elles sont données ou portées par les médias occidentaux. Il ne faut pas occulter la réalité de l’information dans nos pays. Nos médias, presque tous à la solde des partis politiques ou du pouvoir en place, font de l’information sélective voire de la propagande. Les Africains manquent d’informations, d’où d’ailleurs, leur grande présence sur les réseaux sociaux.

Pour en venir à la situation en Libye, nous n’avions pas connaissance de cette réalité en tout cas pas de cette ampleur-ci. Certes, il est de notoriété que pour certains arabes blancs, les arabes noirs et les noirs africains en général, sont des sous hommes. Mais du temps du Président Colonel Kadhafi, la Libye par son miracle socioéconomique, avait réussi à voiler cet aspect-là de la réalité du vécu des Noirs dans ce pays. Et comme je le disais tantôt, nous n’avions pas accès à ces informations.

Sinon vous pensez bien que comme nous le faisons aujourd’hui, nous l’aurions fait depuis. Nous, africains en particulier, avions déjà commencé à réagir sur le phénomène de l’immigration clandestine. Dans un pays comme la Côte d’Ivoire, l’Etat et les organisations de la société civile, ont commencé depuis 3 ans, les campagnes de sensibilisation et les programmes de rapatriement de ces migrants clandestins. Le dernier Conseil de Ministres du 16 novembre 2017, parle des mesures et autres dispositions prises pour aller chercher les ivoiriens en situation difficile en Libye. Pour vous dire que ce sont des questions qui nous préoccupent et pour lesquelles nous œuvrons, nous africains à la recherche de solutions.

En tant qu’ivoirien résidant au Maroc, l’on sait également que le Maghreb a un passif très négatif vis à vis des Africains à la mélanine poussée, pour ne pas dire « Noirs ». Quel parallèle pouvez-vous nous faire entre la situation connue en Libye, en Mauritanie, mais aussi pour les Africains Noirs du Maroc, Algérie et Tunisie ?

« Le Maghreb a un passif négatif très poussé vis à vis des Africains à la mélanine poussée » ? Non pas vraiment. Généralement, c’est bien ce qu’on dit, mais, il est mieux de se rendre sur les lieux pour se faire une idée plus claire de la chose. Il y a certes, certains pays de cette partie de l’Afrique qui, malheureusement, s’inscrivent dans ce que vous avez dit, mais pas tous les pays. Au Maroc par exemple, puisque c’est ici que je réside, les noirs sont les bienvenus. En tant que Noir, je ne traverse pas une seule rue sans entendre ‘’ Salam Kouya’’, ‘’Bonjour mon frère ‘’ en arabe.

Manifestations anti-racistes en Tunisie

Le Maroc, depuis le Roi Hassan II, mène une politique d’intégration fort remarquable car, comme le disait, le même Roi : « Le Maroc est un arbre dont les racines sont ancrées en Afrique mais qui respire par ses feuilles en Europe ». Le Maroc est donc conscient de ses origines africaines et il se comporte en fonction envers ses frères Noirs. Il arrive souvent qu’il y ait des cas de racisme, mais, ce sont des cas de plus en plus isolés dont sont auteurs, des individus souvent mal intentionnés. Il faut aussi dire que tant que tu restes dans les limites des règles du Royaume, tu n’as rien à craindre. Il existe une loi pour tout le monde. En ce qui concerne, les autres pays, l’Algérie et la Tunisie, il nous parvient régulièrement que des Noirs sont victimes de racisme mais, je ne saurai clairement m’exprimer là dessus pour une question de réalisme.

Comment se sent-on 72h plus tard, sachant qu’on est à l’origine d’un raz-de marée d’indignations, grâce à un outil que l’on a créé et fait diffuser sur le média le plus visible au monde ?

On se sent fier de soi. Fier d’avoir contribué à une prise de conscience collective. Mais on se sent triste aussi paradoxalement. Triste parce qu’on pense à ce que d’autres hommes sont capables de faire subir à leurs semblables. Et notre passage, un jour, dans un département de philosophe, nous fait penser au fameux ‘’ Homo homini lupus’’ de Plaute repris par Thomas Hobbes : « l’homme est un loup pour l’homme ». Et on n’espère qu’une chose : que cette prise de conscience se traduise en actes forts de revendications et de manifestations pour que cesse en Libye, le martyr de nos frères et sœurs.

Pour finir, si vous aviez un message à faire passer à l’Afrique, quel serait-il ?

Pour moi il se résumerait en ces mots : Réveille-toi enfin Afrique ! Réveille-toi, au risque de voir toutes tes forces vives mourir pour des rêves que tu es capable d’offrir ! Je ne saurai finir sans remercier le média Kamita Magazine pour cette Tribune à laquelle je ne m’attendais pas du tout. Merci pour votre lumière et bonne continuation !

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Mama Ayaba