Kamita Magazine

Itw Politique : Yao Issifou, son rêve de construction d’une civilisation universelle

Focus sur Yao Issifou, vice-présidente du SP.A Bruxelles-Capitale. Drôle, simple, militante engagée.

Ce mois d’avril 2016, Kamita Mag fait la part belle aux Hommes et Femmes Afro-Politiques belges. Focus sur l’un des visages discrets qui compte parmi les nombreux Talents Afro-Engagés du plat pays. Ne vous fiez pas à son air juvénile, ses rires permanents, son humour et cette simplicité qu’elle peut avoir dans ses rapports humains au quotidien. D’origine togolaise, jeune quarantenaire, mère de 5 enfants âgés de 6 à 22ans, Yao Issifou fait partie des Amazones Politiques Afros-bruxelloises.

Du latin Politicus, du grec Polis qui signifie « Cité », nous nous sommes inspirés du nom égyptien « Papyrus », pour nommer cette rubrique spéciale axée sur des Hommes et Femmes Afros, engagés en Politique. Chaque mercredi ou jeudi, sera mis en lumière une personnalité politique Afro, quel que soit le parti politique d’adhésion. Kamita Mag s’engage durant un mois à faire le pas vers ces Responsables Afros-politiques belges. Sachant que les prochaines élections seront en 2018, l’objectif est de leur donner la parole dès le départ afin d’évoquer divers points qui toucheraient à la fois la sphère privée, vie de famille, professionnelle, parti politique, et sociale. Grand Angle sur Yao Issifou !

RENCONTRE

Yao Issifou, un mot sur votre fonction ?

Je dois d’avance dire que je porte plusieurs casquettes. Diplômée en Gestion Développement et Médiation Interculturelle, spécialisation en communication et Diversité Interculturelle. Jai travaillé 6 ans comme Responsable Projets socio-artistiques. Puis j’ai travaillé dans le bureau d’Intégration.

Âme d’artiste, en  2012 j’ai mis en place un groupe de danse afro-contemporaine : Agoo. La même année, j’ai découvert le théâtre par le Centre Communautaire Flamand  « Demarkten ». Notre troupe, « Forsitia », a même déjà sorti un CD de 11 chansons qui parlent de nos différentes histoires théâtrales. Enfin, passionnée de la cuisine, mais pas gourmande, je donne également des ateliers de cuisines africaines ( TOGO, NIGER ) avec ma mère, dans une ambiance de découverte et de partage. Voilà en quelques mots, les différentes casquettes qui font partie de mon parcours professionnel.

Bruxelles a connu il y a quelques semaines un drame qui a bouleversé tout le pays. Comment avez-vous vécu ce 22 mars et les jours qui l’ont suivi ?

Je n’ai pas de mots pour expliquer mon ressenti face à cette tragédie. Comment expliquer l’inexplicable ? J’étais en colère. Attaquer un métro c’est attaquer toute une société. Ceux qui l’ont fait savent-ils même réellement pourquoi et contre qui le faisaient-ils ? D’un autre côté, après l’émotion vient le temps de l’introspection. Faut-il attendre qu’on en arrive là pour réaliser qu’il y a un véritable problème socio-politique et économique en Belgique ? Si nous pensions que l’Europe était protégée de ces guerres, la réponse nous a été donnée malheureusement de façon poignante.

Vous faites partie des Femmes Afros-Poltiques du mois d’avril pour le média Kamita Mag. Précisez-nous votre rôle au sein du jeu politique

Je suis vice-présidente du SP.A Bruxelles-Capitale. Que dire de mon investissement ? Je parlerai déjà de ce qui m’a conduit à adhérer à ce parti politique. Je me rappelle que certaines personnes trouvaient cela bizarre que je choisisse un parti Flamand. La logique aurait été plutôt un parti francophone… Je me suis toujours sentie libre de partir où j’avais envie et où mon désir se faisait pressentir. Désir qui a dirigé mes pas vers le parti néerlandophone. Au SP.A nous militons pour tous les Bruxellois (des 19 communes).

Actuellement je suis la seule femme de couleur Noire et de ce fait j’endosse une responsabilité que je sais être énorme sur le plan personnel car je me dois de penser aux personnes de type africain qui suivraient mes pas plus tard. Par ma présence, je contribue à faire comprendre aux autres que la connaissance d’une langue ne doit pas être un blocage pour aller vers l’autre.  Nous nous devons de réfléter Bruxelles et son multiculturalisme. Puis pour accéder à cette responsabilité de vice-présidente j’ai mené une campagne âpre pour défendre mes idées. Mon message de militante était : construire l’avenir ensemble. C’est l’intégrité portée par mon message qui me donne aujourd’hui cette crédibilité au sein du jeu politique de mon parti.

Les politiques sont souvent accusés à tort ou à raison, de ne paraître qu’à l’approche des élections. Est-ce votre cas ?

Je confirme bien cette image que l’on peut avoir de certains hommes et femmes politiques. Mais personnellement, j’ai toujours pensé qu’il faut semer pour récolter. Il s’agit de travailler le rapport avec l’autre même en dehors des périodes électorales. Nous nous devons de prendre le temps, parler avec les gens, les yeux dans les yeux. Je dirais même que c’est un devoir pour nous, responsables politiques, de changer cette mentalité qui consisterait à n’aller vers le citoyen qu’à l’approche des élections. Ce sont de pareilles attitudes par le passé qui ont contribué à la cassure de la confiance entre politiciens et population civile. Vous savez ? J’ai choisi de faire la politique parce qu’à mon avis si tu ne la fais pas, c’est elle qui te fera.

Prenons l’exemple d’un plateau de télé avec thème : Chômage, les sans-abris, ou même l’intégration…. Bref ! Tous les cas sociaux comme on le définit souvent. Qui sont souvent les invités ?? En général ce sont les mêmes personnes déjà vues à qui l’on donne la parole.  Ma question est : Où sont les vrais concernés pour mieux expliquer avec les mots simples, la réelle vie d’un chômeur, d’un sans-abri ou de l’intégration ? Ma volonté de changer les choses sur le terrain est ainsi apparue comme une évidence. Si je devais parler en terme de spécialisation, je dirai que la mienne est d’amener la Diversité dans l’arène politique. Plus nous serons nombreux , mieux il sera possible de défendre et renforcer la diversité pour un meilleur vivre ensemble.

Que pouvez-vous dire de l’associatif Afro-bruxellois ? Forces et faiblesses…

Comme point fort, je parlerai tout juste du nombre. Les associations africaines existent aujourd’hui et sont visibles dans l’espace bruxellois en particulier et belge en général. Mais au-delà de la simple visibilité, il y a lieu d’exister par des actions concrètes. C’est là où le bât blesse malheureusement. Les contenus ne sont pas assez forts. L’associatif afro-bruxellois doit se dépêtrer de l’individualisme et aller plutôt vers des intérêts collectifs.

Aussi, il est important de ne pas se caler dans un communautarisme exclusif, parfois exacerbé. Ne pas avoir peur d’ouvrir ses activités à la culture belgo-belge si l’occasion se présente. On revient à ce que j’ai évoqué plus haut, s’ouvrir à l’autre. D’autre part, je souhaite que les associations travaillent davantage dans du concret et du sérieux. L’autre point qui me tue : l’heure soit-disant AFRICAINE…. Soyons sérieux et sachons regarder les choses en face, aussi difficiles soient-elles. Cette étiquette nous pourrit la vie, professionnelle et personnelle. Le monde afro-associatif a ce défaut de ne mettre en lumière bien des fois que des activités festives, reléguant l’intellect au second plan. Organisation et Collaboration, s’il fallait avoir deux voeux, ce sont ceux-là que je voudrais voir se réaliser. Cessons d’être tout le temps en concurrence pour oeuvrer main dans la main.

Quelles personnalités politiques des camps adverses appréciez-vous le travail ?

Je citerai particulièrement deux femmes : Kadidja Zamouri, marocaine de l’Open Vld et Fatoumata Sidibé du parti Défi.

Des objectifs ?

J’avance à petits pas mais sûrement. Mon objectif est de participer à la construction du vivre-ensemble bruxellois où chacun est traité avec respect. Continuer au niveau politique à se battre pour aller le plus loin possible. Avoir un mandat pour pouvoir mener au mieux mes combats et défendre mes idées.  Mes priorités politiques visent principalement le secteur associatif car à mon sens les associations sont les principaux acteurs de terrain. Puis, pouvoir investir dans la culture. Dans le même sens de mes valeurs humaines qui consistent à investir davantage sur les personnes plutôt que sur les biens matériels, car les gens sont vecteurs de cultures, source d’enrichissement et socle dans la construction de la civilisation universelle. Enfin, en tant que mère, l’objectif est de réussir dans l’éducation de mes enfants pour qu’ils soient les bons citoyens de demain.

Quelle est l’image forte qui vous a marqué dans l’actualité des dernières semaines ?

Sans hésiter, je dirai celle du Rassemblement Symbolique à la Bourse juste après les attentats de Bruxelles. Il s’agissait pour tous les bruxellois de marcher ensemble , et réaffirmer leur cohésion, dire non à la haine et démontrer au monde entier que le terrorisme n’aura pas raison de la Diversité.

À propos des problématiques Jeunesse et Identité belgo-africaine, vous souhaitez relever le rôle des mères…

En effet ! Le titre Mère dit déjà beaucoup pour une femme. La mère est la première personne avec qui l’enfant rentre en contact dès sa formation embryonnaire. L’enfant est une partie intégrale d’elle. Donc selon moi, la mère joue un rôle fondamental dans la vie de son enfant. Dès sa présence dans le ventre, la mère souhaite pour son enfant au-delà d’une bonne santé, de devenir quelqu’un de bien pour la société. Il n’y a jamais eu une mère qui dit vouloir avoir un enfant mauvais ou malade. Lorsque j’entends des mères dont les enfants se sont radicalisés, dirent qu’elles ont appelé à l’aide mais elles n’ont pas été entendues, cela me révolte. J’ai eu la chance de participer à un colloque sur le harcèlement des enfants. Je vous assure qu’il y a un problème, et il faut que nous parents, mères, restons à l’écoute de nos enfants afin d’éviter qu’ils aillent chercher de l’aide démoniaque ailleurs. J’invite les mères à attacher leurs ceintures, comme on dit chez NOUS : « pour soutenir leurs enfants dans leur construction identitaire ».

Pour terminer, Yao Issifou, s’il fallait donner le titre d’un roman, d’un film, ou d’une pièce de théâtre à votre vie politique, quel titre cela pourrait-il être ?

Film : Daens

Ce film belge réalisé par Stijn Coninx d’après le roman de Louis Paul Boom.  Le film parle de la vie d’un prêtre Belge Flamand qui a milité aux côtés de la classe ouvrière par son engagement dans les mouvements du progrès social, pour combattre la monarchie bourgeoise que subissait la population à  l’époque. Il s’est donné par son combat pour améliorer les conditions de travail des ouvriers, de leurs vies et celles de leurs familles. Les enfants étaient exploités ; ils travaillaient dans l’industrie textile dans d’horribles et inhumaines conditions. Certains mourraient écrasés par les machines.

Son action politique était focalisée sur la défense du travailleur, les revendications égalitaires, et la lutte contre l’injustice sociale. Ce film me touche énormément. Je vous avoue avoir même fondu en larmes la première fois que je l’ai regardé. Le socialisme n’est pas seulement un objectif, mais une démarche. Cet homme a tout donné aux cotés des plus faibles pour qu’ils puissent survivre dignement. Triste de constater qu’aujourd’hui encore la classe moyenne reste victime économiquement.

Livre de Paul Verhaeghe : L’identité

L’accent est mis sur notre identité et son entourage. Mouvante, elle peut à tout moment nous surprendre. L’identité est une caractéristique essentielle de l’être humain, mais l’identité est aussi formée en interaction avec notre environnement. Deux forces opposées déterminent  notre comportement : le désir de faire partie d’un ensemble plus étendu, et le désir d’être indépendant.

Bruxelles aussi bien multiculturelle  qu’on le dit, nous remarquons qu’il y a largement ce problème communautaire. Les gens vivent ensemble, mais comment ? Chacun dans son coin. Il faut aller au-delà de l’apparence et plus investir dans la connaissance de l’autre. Certains propos d’hommes politiques ou citoyens  renferment encore plus les gens dans des catégories. Pour finir, j’invite avec sincérité à ce que l’on n’oublie pas que trop d’amalgames renforcent les formules xénophobes.

 

Commentaires

Ralf Touomi

Diplômé en journalisme, j'ai fait la rencontre des Antilles en 2012 en découvrant notamment la Martinique. Depuis ce jour, j'ai découvert, à l'instar de ce qu'invite à faire Frantz Fanon, ce que serait désormais ma Mission ici-bas...

Mama Ayaba