Kamita Magazine

« La Nuit des Noirs » vous amuse ? Elle nous blesse ! Vive indignation de la Conseillère Régionale d’Île-de-France, Babette de Rozières

La Nuit des Noirs, un bal de carnaval dont les participants se griment en noir, s’est déroulé le samedi 10 mars 2018 au soir, à Dunkerque. En vain, des associations anti-racisme avaient demandé son annulation. Les carnavaleux et le maire ont quant à eux plaidé leur droit à la blague potache. Sans lui demander son avis, certains se sont toutefois empressés de l’inventer, Conseillère Régionale d’Île-de-France, Babette de Rozières a donc choisi de l’exprimer elle-même. Elle fait un pied-de-nez contre tous ceux qui bafouent la dignité humaine ! (Crédit photo couverture : France Ô)

Pour plusieurs semaines encore, le Carnaval de Dunkerque bat son plein. Un moment incroyable de fête, de détente, de liberté. J’y suis allée pour son premier week-end. Maquillée, déguisée, portant loup et autres accessoires, j’ai ri aux éclats, j’ai partagé avec des amis et des habitants croisés ici ou là des instants formidables. Je me suis amusée, comme tout le monde.

J’ose espérer et croire que les acteurs de cet événement « La Nuit des Noirs », sont pour la quasi-totalité de bonne foi, et bien sûr ne prônent en aucun cas la discrimination et encore moins la haine envers les Français à la peau noire. Mais je veux leur dire les choses. Sans aucune agressivité, ni condescendance.. Leur dire simplement pour qu’ils sachent, comprennent, et agissent ensuite en totale conscience. Leur dire ceci : ce que vous faites, cela vous amuse, mais cela nous blesse.

Je connais les arguments de ses défenseurs. Aucun ne peut me convaincre

On nous dit : « c’est une tradition ». Mais toutes les traditions sont-elles bonnes à garder ? Certaines sont essentielles à la structuration et à l’épanouissement des gens et des sociétés, d’autres sont nuisibles. Faire ensemble le tri, garder les bonnes coutumes et abandonner les autres, c’est tout simplement ce qui permet à l’humanité de progresser dans l’Histoire.

On nous dit aussi : « assez du politiquement correct ». Après tout, on se déguise bien en policier, en curé, en magistrat, en homme politique, en bourgeois ou en bagnard… Oui, mais en faisant cela, on tourne en dérision des fonctions, pas des identités. Se moquer des autorités publiques, c’est inverser le temps d’une fête les rôles sociaux pour mieux les accepter au quotidien. A contrario, tourner en dérision « les noirs » « les arabes « ou les « Chinois » comme je l’ai entendu, c’est rabaisser une catégorie d’individus, d’êtres humains, non pour ce qu’ils font, mais pour ce qu’ils sont.

L’exemple américain : le black face, reliquat de l’esclavage

Aux Etats-Unis, cette distinction est assez bien comprise depuis le mouvement des droits civiques des années 60. On sait là-bas que le « black face » est foncièrement raciste, lié aux reliquats de l’esclavage puis de la ségrégation raciale, et qu’en réalité, seules les personnes non concernées peuvent éventuellement trouver drôle de ridiculiser celui ou celle qui non seulement est différent de nature, mais qui surtout a longtemps été considéré comme inférieur en intelligence, en capacités, en culture et en droits.

Lire aussi : les Inrockuptibles, pourquoi le black face n’est pas maladroit mais raciste

Lors de ma venue à Dunkerque, je me suis retrouvée face un garçon déguisé pour moitié en noir, avant de croiser une jeune fille blanche grimée en noire. Ils ont été adorables avec moi, mais en repensant à eux, je ressens le devoir de leur adresser un message. Beaucoup de Français pensent que ceux qui dénoncent la nuit des noirs ne sont que des rabats joie, des fanatiques du progressisme, des acharnés du politiquement correct.

Je veux convaincre ces Français, mes compatriotes, que ce n’est pas le cas. Je ne suis rien de tout cela. Je suis une simple Française, comme eux. Ni plus, ni moins. Simplement, oui, je suis noire. Et quand vous me rappelez ma différence de manière outrancière et pleine de stéréotypes, quand vous m’enfermez dans cette seule caractéristique, cela me blesse, et avec moi des millions d’autres Français.

Quand vous riez de nous, nous sommes tristes. Faisons la fête ensemble oui, mais vraiment tous ensemble.

 

« La Nuit des Noirs », Discours de Babette de Rozières, mars 2018

Commentaires

Ralf Touomi

Diplômé en journalisme, j'ai fait la rencontre des Antilles en 2012 en découvrant notamment la Martinique. Depuis lors, est née ma mission de contribuer à la création de véritables ponts entre l'Afrique, les Diasporas Africaines et les Afrodescendants Ultra-marins. Kamita Magazine est l'outil média qui apporte sa pierre à cet engagement personnel.

Mama Ayaba