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Nganji Mutiri : au nom de la mémoire des siens, survivre est le devoir de l’artiste

Rencontre avec Nganji Mutiri, photographe, poète, acteur, réalisateur. Bruxellois d’origine congolaise, il nous guide sur le chemin de sa passion : l’art d’être humain. Crédit photo de couverture : © Malkia

En tant qu’artiste, on voit plus souvent les initiales LAEH : L’Art d’Etre Humain, suivre son prénom.  Né au Congo en 1980, il y a grandi jusqu’en 1996 et est installé en Belgique depuis 1997. Son nom, Nganji Mutiri. Un artiste éclectique qui n’a pas hésité, à mettre de côté ses diplômes académiques, son confort professionnel, pour se lancer à la quête de ses propres passions, des inconnues. Sans savoir où il irait et ce qu’il obtiendrait, sans avoir une idée du temps que cela lui mettrait et des sacrifices consentis, Nganji Mutiri a fait le pas de prendre le risque de la vie et de ses mystères. 6 ans après, a-t-il des remords ? A-t-il des regrets ? C’est ce qu’il nous dévoilera dans cet entretien à la fois surréaliste, spirituel, et profondément humain. L’art d’être humain, tout un univers que l’artiste nous fait découvrir.

Rencontre

Nganji Mutiri, tout d’abord un mot sur les drames de Bruxelles du 22 mars 2016 ?

Même si je n’ai rencontré qu’une seule victime directe de cette tragédie, le choc émotionnel laissera des traces indélébiles dans l’esprit de la plupart d’entre nous et encore plus dans le cœur meurtri des familles directement éprouvées par les attaques terroristes à Zaventem et à Maelbeek. Par contre, les conséquences médiatiques, politiques, sécuritaires et autres pèseront sur nous tous. Rester vigilant sur l’évolution de nos libertés individuelles et notre capacité à critiquer rationnellement et de façon constructive la société dans laquelle on vit sera indispensable.

Et l’analyse de l’artiste sur cette actualité ?

J’aime toujours à le rappeller : avant d’être artiste je suis d’abord un être humain. C’est pour cela que l’élimination d’une vie humaine, où que ce soit sur cette planète, me révolte. Nos réactions émotionnelles à chaque tragédie sont plus que saines. Ce qui est souvent déplorable, c’est le manque de débats publics suffisamment médiatisés sur les causes structurelles contribuant à la naissance de ces folies meurtrières.

Revenons donc à l’art qui nous intéresse aujourd’hui. Dans quel univers précis pourrait-on vous situer ? Photo, poésie, cinéma ?

Mes amis m’ont fait remarquer que ce qui m’animait le plus c’était de raconter artistiquement les histoires qui me touchent. Ils ont raison. C’est bien cela le point commun de mes différentes activités. Idéalement, j’espère, à travers l’écriture, le jeu d’acteur, la réalisation de films et la photographie partager un maximum d’émotions humaines.

Votre parcours académique et professionnel ?

J’ai un Bachelor en commerce extérieure. Une fois mon diplôme obtenu, j’ai travaillé deux ans pour Coca-Cola et ensuite cinq ans pour BNP Paribas Fortis. En 2010, j’ai démissionné de la banque pour me lancer pleinement dans un nouveau challenge : arriver à vivre de mes passions artistiques. Ce n’est pas facile mais le travail continue, la passion aussi.

On peut lire très souvent Laeh aux côtés de votre prénom Nganji. Une explication ?

LAEH, ce sont les initiales de « L’Art d’Etre Humain ». Une philosophie qui porte l’ensemble de mes projets artistiques. Le site de partage quotidien des poésies originales dont la plateforme www.lartdetrehumain.net est l’aspect le plus visible de cette philosophie. Ce site est ouvert aux auteurs de toutes les origines. Dans le fond, ce qui m’intéresse c’est de promouvoir des personnes authentiques qui n’ont pas peur d’exprimer leur singularité. Ne pas avoir peur des différences mais plutôt les encourager à individuellement s’épanouir sans violence. C’est pour cela que le « slogan » du site est : « c’est entre les lignes que résident nos points communs ».

Litanies For Survival. « Les marques du fouet disparaissent, la trace des injures, jamais ». Un poème poignant…

Lorsque Gia Abrassart et Lise Vanderpiete du collectif Warrior Poets m’on invité à participer aux Litanies for Survival du 17 janvier 2015 à Bruxelles, date anniversaire de l’assassinat de Patrice Lumumba, je ne pouvais qu’accepter. Je me devais d’écrire un texte qui résumerait artistiquement mes identités plurielles à savoir mes préoccupations d’être humain, d’homme noir, de congolais né au Kivu, de panafricain, de belge francophone vivant en Flandres et d’artiste exaspéré par les causes structurelles d’incessants deux poids deux mesures.

Évoquer dans un long poème des héroïnes comme Kimpa Vita ou des femmes africaines déesses qui portent le continent sur leur dos mais qui sont rarement reconnues à leur juste valeur, ou encore, parler des origines du néocolonialisme, de racisme étatique, des conséquences traumatisantes sur les générations actuelles – notamment un certain manque d’amour propre et la dénigration systématique de leurs origines – , les questions de réparation des viols mentaux et physiques qu’ont commis et/ou cautionné certains occidentaux pour enrichir leurs « entreprises » respectives…

En d’autres termes, allier tous ces sujets épineux dans mon texte titré « La Trace » ne m’était possible qu’à travers l’emploi de métaphores ou de proverbes comme celui que vous avez cité. Connaître et glorifier son histoire, c’est s’armer pour l’avenir. Certaines marques peuvent disparaître mais un devoir de mémoire bien fait nous permet de retenir les leçons laissées par la trace des injures. Leçons à enseigner afin d’apprendre à se faire respecter par tous les moyens légaux nécessaires.

Peut-on dire dès lors que Nganji Mutiri est un survivant ?

Je pense que, d’une manière ou d’une autre, chacun d’entre nous est un survivant. Arrivons-nous ou pas à valoriser les singularités de notre survie ? Là est la véritable question.

Nous avons évoqué le photographe et poète. Parlez-nous de l’homme de cinéma.

Ma démarche cinématographique peut se résumer en une phrase de Toni Morrison que j’ai librement adapté en « si un film vous manque, réalisez-le ». Cette grande dame de la littérature américaine disait que « si un livre vous manque, écrivez-le ». C’est cet état d’esprit qui motive mon travail de réalisateur. Acquérir assez d’expériences techniques et d’indépendance pour petit à petit construire une œuvre cinématographique digne de ce nom. Mais ça, c’est également l’œuvre d’une vie toute entière et en terme de cinéma, je suis à peine en train de naître.

Black est le titre d’un film qui a créé des remous il y a quelques mois en Belgique. Qu’en aviez-vous pensé ?

J’étais acteur dans « Black ». J’y joue le rôle du chanteur panafricain Koffi Kemba et nous avons emprunté pour les besoins de mon rôle la chanson « Unity » de Fredy Massamba. Artistiquement, j’ai eu l’occasion de voir en direct plusieurs personnes développer leur talent devant et derrière la caméra. En tant que spectateur, j’étais fortement déçu par le surplus de clichés avilissant les personnages noirs du film par opposition aux personnages maghrébins généralement plus humanisés dans « Black ».

La femme, une déesse, selon vos mots. Le point de vue de l’homme sur l’Afro-féminisme ?

Dans un monde idéal, l’afro-féminisme ne devrait pas être différent des autres féminismes… mais dans la vie réelle, il y a certainement beaucoup de spécificités qui m’échappent. Dans tous les cas, l’état des libertés individuelles est la véritable mesure du combat à mener. Qu’une femme et un homme aient les mêmes droits devrait être la norme mise en pratique sur tous les continents, idéalement. Mais de façon réaliste, nous savons que le machisme a commencé bien avant le racisme et donc que bien souvent les femmes constituent encore la « communauté » d’êtres humains la plus mondialement opprimée. Faire évoluer, en pratique, nos sociétés vers une réelle égalité des sexes est le véritable enjeux du féminisme. Enjeux que je soutiens du mieux que je peux, que l’on parle d’afro-féminisme ou d’un féminisme enraciné dans toute autre réalité. J’ai appris en famille, qu’au plus mes sœurs étaient libres et indépendantes au plus mes frères et moi étions libres et indépendants.

Des projets à venir ?

Toujours. Mais pour ne parler que des trois prochains, je co-produis avec ma soeur Malkia le film indépendant « Ata Ndele » qui devrait être présenté à Bruxelles durant l’été 2016. En tant qu’acteur, je joue, fin avril 2016, le personnage Dieumerci dans la deuxième saison d’une série policière flamande, et je retourne normalement au Congo avant la fin de l’année pour un projet photo lié à la New Congolese Generation, projet initié par Vitshois Mwilambwe Bondo. Et bien entendu, je continue à écrire au quotidien ou du moins, à chaque fois que l’inspiration me rend visite.

Votre citation préférée ? Et le dernier livre que vous avez lu ?

Ma citation préférée est « connais-toi toi-même », que l’on prête souvent à Socrates. Je viens tout juste de finir deux livres que je lisais en parallèle : « Le pleureur » et « L’Afrique au secours de l’Afrique ». Le premier, un roman du sud-africain Zakes Mda, est un merveilleux exemple d’une belle histoire d’amour entre personnages généralement négligés dans la culture populaire mais dont le récit est tellement ancré dans une réalité sociale singulière et universelle à la fois, qu’il appelle à une future adaptation cinématographique. L’essai « L’Afrique au secours de l’Afrique » de l’auteur sénégalais Sanou Mbaye, est un outil précieux à disposition de toute personne qui désire armer son cerveau et contribuer au développement de l’indépendance réelle des africains.

INFOS PRATIQUES

Site Web L’Art d’Être Humain

Commentaires

Ralf Touomi

La passion de l'écriture m'a mené vers le journalisme. Le journalisme a guidé mes pas vers le militantisme associatif. Aujourd'hui, ma plume porte un engagement citoyen, panafricain et social.

Mama Ayaba