Kamita Magazine
Du Sang Bleu à l'encre Noir, Natou Pedro Sakombi évoque son 1er ouvrage

Du Sang Bleu à l’encre Noir, Natou Pedro Sakombi évoque son 1er ouvrage

Grand angle sur Natou Pedro Sakombi. Elle nous parlera entre autres de Reines et Héroïnes d’Afrique, présentera son tout premier essai, « Du sang Bleu à l’encre Noir », et portera un regard sur le phénomène d’Afro-féminisme.

Natou Pedro Sakombi, africaine, résidant à Cotonou, est née à Kinshasa, de père Nigérian et de mère Congolaise. Femme africaine, engagée dans un long périple de renaissance et de découverte de son africanité. Elle partage autour d’elle, les différentes étapes de cette expérience à l’aide de sa plume, entraînée par cette passion qui l’habite depuis sa tendre enfance, l’écriture. Après 3 ans de recherche et d’empirisme, elle a finalement pu boucler le projet écrit de son tout premier ouvrage : Du sang Bleu à l’encre Noir ». Fondatrice de l’association Reines et Héroïnes d’Afrique, focus sur Natou Pedro Sakombi, une femme d’idées, de passions, et et surtout éprise d’un projet de retour définitf aux sources africaines.

Rencontre

Natou Pedro Sakombi, « Du sang Bleu à l’encre Noire » est le titre de votre toute première oeuvre écrite. Un bref résumé ?

Mon ouvrage a effectivement été présenté pour le première fois au public le 9 janvier 2016 à Bruxelles. Il traite principalement des problématiques de la falsification historique et de la négation noire. Si ces deux problématiques sont une généralité dans l’historiographie dite classique, j’ai choisi de cibler l’histoire européenne, là où elles se manifestent de manière spectaculaire.  Car à travers l’histoire de la monarchie occidentale et de ses élites, on perçoit de manière claire une volonté de tout blanchir. Mon livre ne s’inscrit pas dans une logique intégrationniste ou victimaire, mais dévoile l’existence d’un racisme scientifique et idéologique qu’ il faut absolument dénoncer et éradiquer, ou ce sont nos enfants qui continueront à étudier des faussetés dans les écoles. L’Afrique, berceau des grandes civilisations, n’a rien à envier à l’Europe, mais l’Africain a besoin de se réapproprier son passé et de se forger une conscience historique complète et vraie. Or, le Noir africain a aussi été exclu de l’histoire de l’Europe, où il a pourtant joué un rôle prépondérant dès les origines.

Dans quel registre peut-on situer l’oeuvre ?

Il s’agit d’un essai historique, et je le définirai même comme un ouvrage qui applique d’une certaine manière les règles de la critique historique. Bien que je ne sois pas historienne, je l’ai écrit dans une démarche empirique afin soulever certaines questions non élucidées dans l’histoire. « Du sang Bleu à l’Encre Noire » invite les lecteurs à entrer dans une attitude de questionnement et confronte les historiens à certains pans de l’histoire, trop occultés et qui méritent d’être revisités.

Vous êtes également la Fondatrice de Reines et Héroïnes d’Afrique. De quoi s’agit-il ?

Reines et Héroïnes d’Afrique est une structure que j’ai fondé en 2010 et qui met en exergue les femmes africaines qui ont marqué l’histoire à travers des récits biographiques, des conférences ou des expositions. Le but est de revaloriser l’image de la femme africaine moderne par le biais de l’histoire, et donc par une meilleure connaissance d’elle-même et de son potentiel.

Parlant de Femme. Comment vous considérez-vous en tant que tel ayant grandi dans une société européenne ?

Oui, cela n’a pas été facile pour moi qui ai grandi en Occident de devenir la femme africaine et fière de l’être que je suis aujourd’hui. En, Europe, je me considère comme dans une phase provisoire d’apprentissage. Vivre en Occident pour un temps participe à ce que j’appelle ma phase de reconstruction identitaire. La vie en occident est comme un miroir qui me reflète souvent des réalités froides sur ma véritable identité et mes véritables besoins en tant que femme africaine. Un jour, il me faudra retourner vivre chez moi, en Afrique, la terre de mes ancêtres. Aujourd’hui, je me questionne sur la place et le rôle de la femme ou même de l’homme noir dans les sociétés modernes et je me demande: comment en sommes-nous arrivés à mépriser la présence ou même l’apport des Noir-africains, anciens bâtisseurs des civilisations? Reconnaissons-le, dans les sociétés occidentales, le Noir doit encore se battre pour se faire une place, et c’est une énergie dépensée parfois vainement. Pourquoi ne pas l’utiliser pour rebâtir notre continent qui a tant besoin de nous?

J’ai vécu deux ans et demi en Afrique, et je bénis la vie de m’avoir permis de découvrir deux différents types de société. J’en ai tiré le constat qu’ il y a un gros travail qui doit s’opérer dans la mentalité de l’Africain qui idéalise encore l’Occident et pense ne pas pouvoir vivre sans son assistance. Nous avons tout pour réussir chez nous en Afrique, surtout si nous avons eu, au départ, un pied dans la diaspora, soyons honnêtes. Nous devons redéfinir nos sociétés africaines tant sur le plan sociétal, que politique ou économique, car c’est cela qui nous encouragera à rentrer chez nous. Les sociétés occidentales ne nous correspondent pas, quand bien même nous nous efforcerons d’y être acceptés.

Au Cameroun, le 13 mars 2016, un drame horrible a eu lieu. Une femme enceinte de jumeaux a perdu la vie au seuil de l’entrée d’un hôpital. Sa soeur lui a ouvert le ventre avec une lame dans l’espoir de sauver les jumeaux qui semblaient encore bouger… en vain. Bref ! La femme qui donne la vie, perd ainsi la vie pour des raisons économiques. Une situation vécue par de nombreuses autres partout dans le monde. Quel est votre regard là-dessus ?

L’image de ce drame horrible ne m’a jamais quittée et ne me quittera sans doute jamais. Hélas, c’est le résultat de ce que l’Africain est devenu, à savoir, victime de sa mal-gouvernance et de la confiance qu’il a accordé à ceux qui ont voulu l’exploiter. Cette image m’a renvoyée à ma propre responsabilité en tant que femme et mère: mes enfants et moi avons accès, en Occident, à tous les soins médicaux nécessaires selon une structure occidentale en place. Cette structure est inexistante chez moi, en Afrique. Que puis-je faire pour améliorer la situation de mes soeurs et frères vivant en Afrique? Nous avons eu accès à ce fait divers macabre grâce à la magie d’internet, mais ,nous oublions que de telles situations sont légion en Afrique et aucune caméra ou appareil photo ne les capture forcément. Dommage qu’il faille voir et entendre de telles choses pour penser à réagir. L’heure n’est pas aux palabres, il faut bouger! Voilà pourquoi je salue l’initiative de l’ONG « Urgences Panafricanistes » que Kemi Seba est en train de mettre en place.

Vous mettez en lumière l’histoire des femmes africaines qui dirigeaient des royaumes dans le passé. Peut-on dire que vous vous complaisez aujourd’hui à demeurer dans ce passé royal de façon bien naïve ?

Je suis de celles qui pensent qu’on ne peut pas avancer aujourd’hui sans avoir tiré des leçons d’hier, et qu’on ne peut rien accomplir aujourd’hui sans savoir de quoi l’on a été capable hier. Le passé est une clé à utiliser au présent pour ouvrir les portes du futur. Ces Reines et Héroïnes d’Afrique du passé que j’aime tant mettre en avant sont des sources d’inspirations incroyables pour les femmes africaines modernes. Encore faut-il qu’elles le saisissent, et Dieu merci beaucoup le comprennent.

Leurs expériences, bien qu’ancrées dans le passé, s’appliquent tellement bien à toutes les situations du présent ; voilà pourquoi il faut lire encore et encore les récits de leurs parcours, surtout dans les moments de désespoir et de découragement. Aucune femme africaine ne serait déconsidérée dans aucune société d’aujourd’hui si elle revêt les attributs des reines et héroïnes d’Afrique du passé.

Que vous évoque l’Afro-féminisme ?

L’Afro-féminisme est, j’avoue, un concept que j’ai beaucoup de mal à définir, même si celles qui s’en revendiquent semblent en donner une définition pertinente. Ce qui me dérange dans ce mouvement, c’est tout d’abord le concept même de féminisme que je considère comme très éloigné d’une vision africaine du rapport homme-femme. En Afrique, du moins dans les anciennes sociétés, la femme et l’homme n’étaient pas dans un rapport de force, ils étaient complémentaires: nul n’était supérieur à l’autre ou n’écrasait l’autre. Ainsi, la femme n’avait pas à quémander une quelconque considération ou parité. La place qui lui revenait l’épanouissait d’emblée, et forcément, puisqu’elle avait un rôle sacré et quasi divin, ce qui ne lui permettait pas pour autant de se passer de l’homme.

Bien que l’Afro-féminisme utilise le préfixe « afro », il n’en demeure pas moins qu’il s’agit de féminisme avant tout, c’est à dire un concept occidental, né en occident et répondant aux besoins des femmes vivant dans une société occidentale. Beaucoup d’Afro-féministes clament que le féminisme existait déjà en Afrique, cependant, elles oublient qu’à l’apparition de ce qu’elles associent à une forme de féminisme, à savoir une réaction féminine et revendicatrice face à une oppression masculine, l’Occident avait déjà apporté son mode de pensée patriarcal en Afrique. En outre, les afro-féministes se sont appropriées leur féminisme car le modèle classique ne traite pas des problèmes endogènes aux africaines ou aux afro-descendantes, telle que la question raciale ou celle de la dévalorisation médiatique ou sexiste de la femme noire . Et on peut comprendre qu’un concept imaginé et créé pour les femmes occidentales d’abord, victimes d’une vision sociétale patriarcale et paternaliste, puisse servir à soigner des maux ou faire naître des droits pour les femmes noires vivant dans ces types de sociétés. Toutefois, ce concept n’est peut être pas adapté à ces dernières, et d’ailleurs il entre souvent en conflit avec cette notion de « retour aux sources » que les afro-féministes aiment prôner.

N’oublions pas que lorsque les afro-américaines ont crée le « black-feminism » durant la période des mouvements des droits civiques, il s’agissait surtout de traiter des problématiques liées à la discrimination raciale. Ne devrions-nous pas plutôt essayer de comprendre d’où viennent ces dysfonctionnements qui conduisent à une frustration des femmes noires dans les sociétés occidentales, ou dans des sociétés africaines longtemps régies par un esprit occidental? N’ont-elles pas perdu les valeurs originelles qui les épanouissaient tant avant l’arrivée des Occidentaux?

S’il fallait parler de Reines et Héroïnes d’Afrique contemporaines. Quels exemples de noms de femmes encore en vie citeriez-vous ?

Comme je le dis toujours, Winnie Mandela est un modèle auquel beaucoup de femmes devraient se référer. Toute sa vie est un exemple de courage inébranlable et de persévérance. Aminata Dramane Traoré, est une autre pointure africaine qu’il faut absolument lire et écouter, tant ses idées nous éclairent sur la manière dont l’Afrique a été mutilée par ceux qui ont détruit et diabolisent nos traditions. Je citerai aussi Oprah Winfrey, parce qu’elle est la preuve que l’on peut détruire une enfant et voir cette même enfant renaître pour devenir une femme puissante respectée de tous. Et enfin Chimamanda Adichie, parce qu’à travers sa plume, sont incarnées l’intelligence et la force du logos, innées chez la femme africaine.

Votre citation préférée et le dernier livre que vous avez lu ?

Ma citation préférée est de Bob Marley : « Tu ne sais jamais à quel point tu es fort jusqu’au jour où être fort reste la seule option »

Mon dernier livre est signé Kemi Seba: Obscure Epoque. C’est une fiction passionnante qui nous ouvre à une meilleure compréhension du monde qui nous entoure. En ces temps où le terrorisme est présent dans toutes les actualités, il est vraiment utile que tout un chacun se procure ce livre. En gros, c’est une manière vulgarisée et très excitante (de par le récit captivant et inspiré de faits réels) de comprendre la géopolitique et les mécanismes qui nous conduisent à cette époque dite « obscure ».

Commentaires

Ralf Touomi

Diplômé en journalisme, j'ai fait la rencontre des Antilles en 2012 en découvrant notamment la Martinique. Depuis ce jour, j'ai découvert, à l'instar de ce qu'invite à faire Frantz Fanon, ce que serait désormais ma Mission ici-bas...

Mama Ayaba