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Migrants africains au Maroc : misère et désolation, le prix sanglant d’un Eldorado occidental

Le Maroc, royaume touristique situé dans le Nord de l’Afrique, est devenu le point de transit le plus apprécié de jeunes migrants africains subsahariens, piqués par le virus de la traversée de la méditerranée. Ce cimetière béant qui ne cesse d’engloutir des vies jeunes, à la recherche d’une vie meilleure. Mais en attendant la traversée, ces jeunes gens mènent une vie de misère ! Depuis Casablanca pour Kamita Magazine, c’est une enquête de notre Grand Reporter, Elvis Ouffoué !

Au vu de certaines actualités, l’on pourrait malheureusement croire qu’au final, la misère a élu domicile au cœur de l’Afrique, précisément, dans sa partie  subsaharienne. Elle y implante un empire de plus en plus grand et cela est indéniable. Les guerres, épidémies, la famine et biens d’autres maux sont légions sur ce continent. Les populations broient du noir au quotidien et recherchent désespérément le diable pour le tirer par la queue.

La jeunesse, première victime de cette situation est aux abois, désemparée et en proie à toutes sortes de tentations dont celle de la traversée de la méditerranée. En effet, n’ayant aucun espoir de réussite dans leurs pays d’origine, plusieurs jeunes africains subsahariens diplômés ou non, de façon clandestine, se lancent à la conquête de l’Europe et de ses reluisantes infrastructures dans l’espoir d’une vie meilleure. Mais ce rêve a un prix ! Au coeur de ce chaos, le Maroc se trouve être l’un des points phares choisis par les migrants africains qui rêvent d’un avenir radieux européen.

Eldorado occidental : d’or et de misère

Melilla, une enclave espagnole entre l’Afrique et l’Europe au Maroc. © Hadj/Sipa

Partis de chez eux, certains se retrouvent prisonniers ou vendus comme esclaves en Libye, comme l’atteste un documentaire réalisé par nos confrères de CNN dans le courant du mois de novembre 2017 sur la situation des migrants africains en Libye qui avait provoqué une vague d’indignations sur les réseaux sociaux et partout dans le monde entier. D’autres par contre, décidés à rejoindre à tout prix l’Europe, et voulant éviter le piège libyen, préfèrent passer par le Maroc, pays situé tout aussi dans le nord de l’Afrique, visiblement, moins dur avec les migrants que certains pays de cette même partie du continent. Cependant, une fois sur place, la situation des seconds n’est pas toute aussi différente de celle des premiers. Car, même s’ils ne sont pas emprisonnés ou vendus comme esclaves, ils font face à une panoplie de difficultés toutes aussi déshumanisantes, les unes que les autres.

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Une fois au Maroc, les migrants sont dans l’obligation de patienter, car, les départs par la mer, dans des embarcations de fortune, non seulement, ne sont pas programmés tous les jours, mais, ils sont très onéreux. Au moins 20 mille dirhams (Presque 2.000 Euros, 1.300.000 Fcfa), par migrants, à payer aux passeurs pour traverser. Des passeurs reconnus, comme des maîtres de la roublardise, qui n’hésitent point à prendre la tangente avec des sommes colossales reçues des migrants.
Ce, malgré la vigilance des autorités marocaines.

Quant on sait que la distance parcourue et les obstacles bravés depuis le lieu de départ jusque dans le Royaume chérifien, leur ont coûté des fortunes, il est clair que les migrants se retrouvent sans argent, sans abris, sans nourriture, en un mot, sans le nécessaire pour la survie.

Livrés à eux-mêmes, dans les rues des villes Marocaines, certains s’adonnent à la mendicité.

Pas besoin de tour de magie pour les voir. Les mendiants à la mélanine trop poussée sont partout, surtout aux feux tricolores des grandes villes du royaume. Habillés en lambeaux, avec des tignasses grisonnantes, sans doute pouilleuses et le corps qui réclame des gouttes d’eau fraîche, des hommes, femmes et enfants s’adonnent à ce qui frise l’humiliation.

Un après-midi de dimanche, nous-nous rendions à l’abattoir de Ain Sebaa, une localité située à la sortie de Casa, en Direction de Mohammedia, ville située à quelques 20 à 35 minutes de train de Casablanca. Pendant que nous cherchions à traverser la voie, une voix nous interpella : « Frère, est-ce que je peux avoir 1 dirham (moins d’1 centime d’Euro) pour manger ? ». Cette voix était celle d’un jeune-homme noir qui faisait la manche. C’est avec pitié et le cœur en peine, que nous lui remettions un billet de 50 dirhams. Il l’empocha, reprit son chemin et continua de s’adonner à ce qui, par la force des choses, est devenu pour lui, un métier.

Mendier pour avoir de quoi à manger.
Mendier pour avoir de quoi à payer la traversée.
Mendier sans honte…
C’est cela leur quotidien.
De mendicité en mendicité, l’image de l’individu Noir se dégrade, le racisme s’installe et progresse.

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Même si la politique d’intégration menée par le Maroc a quelque peu dilué ce phénomène, il reste tout de même présent à certains endroits. Yassine, chauffeur de Taxi rencontré dans la ville de Mohammedia, à propos du racisme, affirmait ceci : « Khouya, (frère), quand tu es tranquille dans ton coin, tu n’as rien à craindre. Tout le monde te considère, ici, comme son frère. Mais quand tu t’adonnes à ce genre de choses (parlant de la mendicité), c’est sûr que tu rencontreras des problèmes sur le chemin. Voilà !» Certaines fois, les migrants-mendiants sont injuriés ou agressés par des individus lassés de les voir faire la manche. Mais, que peuvent-ils faire d’autre si dans leur entendement, ils veulent l’eldorado européen et que leur rêve ne pourra passer que par cette voie ?

Ils dorment, des mois durant, dans la forêt ou dans la montagne nommée Gogoro, de façon misérable…

D’autres, un peu plus courageux, exercent de petits boulots pour avoir de quoi à manger tout en espérant économiser pour pouvoir payer pour la traversée. Au marché africain de Casablanca, situé à la médina, vous les verrez, vendre des huiles, charger des camions, faire de la cordonnerie et biens d’autres petits métiers pour avoir un peu d’argent. Il y en a, un peu plus au Nord-Est du Maroc, précisément à Nador, qui sont de véritables de Tarzans des temps modernes. Ils dorment, des mois durant, dans la forêt ou dans la montagne nommée Gogoro, de façon misérable, vivant dans le dénuement total, des restes d’aliments qu’ils ramassent dans des poubelles ou de dons, de bons samaritains ; tentant chaque fois, de prendre la clôture pour passer de l’autre côté de la barrière, à Melilla, une enclave espagnole située sur le sol marocain.

Certains, beaucoup plus chanceux, sont recueillis par de bonnes âmes comme Abdoul, Ivoirien résidant à Oulfa, un quartier populaire, majoritairement occupé par les subsahariens de la ville de Casablanca. « C’est difficile pour moi d’en parler, mais, la situation de plusieurs de nos frères ici, est lamentable. Ils veulent à tout prix rejoindre l’Europe par la mer. Et ce malgré les naufrages répétitifs qui causent d’énormes dégâts et de pertes en vies humaines. Moi, j’ai plusieurs fois hébergé des jeunes de nationalités différentes que j’ai rencontrés dans les rues, exposés au froid et aux agressions surtout en période d’hiver. C’est difficile mais ils ont besoin d’aide… Que pouvons-nous faire donc ? Si ce n’est de les recueillir de temps à autres sous nos modestes toits ! », nous a-t-il confié.

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Hormis ceux qui mendient et ceux qui se débrouillent, il y a la gent féminine. Jeunes comme adultes, toutes aspirent à rejoindre l’Europe. Pour la plupart sans qualifications, elles colloquent, le plus souvent, des chambres, de petites chambres ou des appartements dans des quartiers insalubres où sévit, souvent un banditisme très avancé. Que font-elles pour survivre ? A cette question, la réponse est claire et nette, bien que pathétique : La prostitution, voilée pour certaines. Un peu osé de le dire, mais la réalité l’est encore plus.

Certaines exercent souvent sous l’autorité d’une baronne qui leur trouve des clients ou clientes, selon les goûts. La baronne a tout naturellement un quota sur chaque somme versée par un client. Leurs prix partent de 20 Euros à plus l’infini, selon le pouvoir d’achat et les exigences du client en face.Dans leur jargon, on appelle ça, «gérer le Bizi ». Elles gèrent les Bizis, oui, c’est bien ce qu’elles font et c’est regrettable. Maxime Konan, résidant à Alliances 1, à Casa et responsable d’une association d’Africains nous a confié que certaines filles sont le plus souvent, victimes de la méchanceté de leurs propres frères subsahariens qui les dupent après leur avoir fait des promesses fallacieuses de mariage ou de traversée. Plusieurs jeunes filles auraient ainsi, été escroquées, engrossées, dépouillées, puis abandonnées à leur triste sort, par leurs copains rencontrés sur le territoire Chérifien.

La réalité est si immense que l’on ne saurait épuiser sa description. Toutefois, il faudrait faire la part des choses. Les Africains subsahariens rencontrés sur le territoire Chérifien dans nos investigations ne sont pas tous des migrants. Certains, y sont pour les études.  Il faut noter que le Maroc dispose de grandes écoles et Universités très performantes et offre chaque année, des milliers de bourses d’études aux étudiants Subsahariens pour y continuer leurs études. Ce geste est à saluer.  Il y aussi, parmi les Africains subsahariens, résidant au Maroc, des chefs d’entreprises, des personnes qui travaillent et gagnent leur vie normalement et dont l’esprit n’est, en aucun cas, traversé, par l’idée de la traversée.

J’ai les larmes aux yeux souvent, quand je vois les images de nos frères et soeurs qui meurent en mer…

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Joël Makati, par exemple, est de nationalité congolaise (Brazzaville) et réside dans la vieille ville de Fès. Ville située dans le Nord-Est du Maroc, souvent considérée comme la capitale culturelle dudit Royaume. Rencontré un jour dans le train alors que nous-nous rendions à Fès, Makati nous confia qu’il exercerait dans un centre d’appel et qu’il gagnerait bien sa vie : « Ici, je gagne bien ma vie et je n’envie personne. L’Europe, pour rien au monde je ne passerai par la mer pour y aller. Si mon boulot me le permet, je m’y rendrai un jour, pas pour y rester, mais juste pour une visite.

Sans toutefois trop fustiger mes frères et sœurs qui s’activent pour la traversée de la méditerranée, je pense qu’on n’a pas besoin forcément de se rendre en Europe pour réussir. Je connais un jeune homme, Subsaharien qui s’est marié ici, il y a de cela, un mois. Il travaille dans le même centre d’appels que moi, vit épanoui et heureux. Vivement, que les autorités de nos pays respectifs se penchent sur les problèmes réels qui minent nos sociétés afin d’éviter la mort en cascade de nos forces vives. J’ai les larmes aux yeux souvent, quand je vois les images de ceux qui meurent en mer. Mais que puis-je bien y faire, moi, si ce n’est que compatir ?».

Les autorités africaines sont donc interpellées à mieux ouvrir les yeux sur les vrais problèmes des Africains pour éviter à l’Afrique, toutes ces souffrances qui ne font que davantage dégrader l’image du continent qui a vu naître le premier homme sur terre. Comme le disait Ghandi : « La vie est un mystère à vivre, et non un problème à résoudre. Nous le dirons autrement ; les jeunes Africains ont besoin de vivre, et non de résoudre des problèmes ou d’être eux-mêmes, des problèmes.  C’est à vous, chers décideurs politiques, de jouer le rôle qui est votre pour une Afrique reluisante. Car, nous avons tout pour réussir chez nous.

Grand Reportage : Elvis Ouffoué.
NB : Pour des besoins de sécurité, nous avons attribué d’autres noms aux personnes rencontrées.

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Ralf Touomi

Diplômé en journalisme, j'ai fait la rencontre des Antilles en 2012 en découvrant notamment la Martinique. Depuis lors, est née ma mission de contribuer à la création de véritables ponts entre l'Afrique, les Diasporas Africaines et les Afrodescendants Ultra-marins. Kamita Magazine est l'outil média qui apporte sa pierre à cet engagement personnel.

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