Kamita Magazine

Femme de média : Sybille Cishahayo raconte Na Wewe, l’expérience qui a bouleversé sa vie

Notre stop de la semaine nous fait découvrir agréablement une dame aux multiples casquettes, Sybille Cishahayo, diplômée en gestion de production, rompue aux joutes du cinéma, radio et télévision.

Ce mois de mars est communément désigné comme le mois de la femme, la raison étant la date du 8 mars qui représente la Journée Internationale de la Femme. Le Média Kamita choisit ainsi de mettre en lumière des femmes afro-descendantes qui ont une certaine influence par leur activité, quel que soit leur lieu de résidence, quel que soit le medium : radio, télé, presse-écrite, internet, blogs. Sous la rubrique spéciale « Femme de média », qui est publiée chaque jeudi et vendredi. Ainsi donc les projecteurs Kamita vont être braqués sur 9 femmes afro-descendantes au total durant ce mois de mars. Par une interview vont être évoqués entre autres, leur rôle média et d’autres questions qui permettront de se faire une idée sur ces femmes combattantes. Burundaise, résidant entre Bruxelles et Bujumbura, aujourd’hui Sybille Cishahayo est mise à l’honneur. Pour son riche et remarquable parcours, elle fait partie des femmes de média du mois de mars vers qui se seront tournées les projecteurs Kamita.

RENCONTRE

Sybille Cishahayo, avec la diversité de domaines professionnels que vous avez touchés, comment définir votre fonction exacte ?

Délimiter mon travail et ma fonction est un exercice toujours compliqué pour moi du fait que je ne me confine jamais à une seule chose. Je suis toujours à cheval sur plusieurs projets.

– Depuis une douzaine d’années, je suis l’une des responsables d’une agence burundaise “Menya Media” spécialisée dans la communication sociale, la production multimédia et l’industrie culturelle.

– Avec mes collaborateurs, en 2012, nous avons démarré une radio musicale et de divertissement (RFM 88.9). C’est une radio qui contribue énormément à la promotion des artistes. Mon apport à la création de RFM a été bien avant de trouver les bailleurs et investisseurs. Un travail de longue haleine qui a duré six ans. Une fois les fonds réunis, il fallait matérialiser le projet : chercher les autorisations d’émettre, bien définir la ligne éditoriale, engager le personnel, construire une grille de programme, produire les matériaux de promotion : les jingles, les génériques des émissions, etc.

Aujourd’hui, RFM est en train de devenir très autonome que ce soit au niveau de la notoriété, de la gestion ou des retombées financières. Mon travail actuel est de la faire grandir davantage et faire évoluer le programme en le confrontant tout le temps à la demande du public. Le défi majeur est de parvenir à émettre dans tout le pays. Actuellement, la radio ne couvre que Bujumbura la capitale et ses environs immédiats.

N.B: Je suis épaulée par des collaborateurs avec lesquels nous partageons les mêmes ambitions et visions. Rien n’est plus beau ni plus bénéfique que de travailler en synergie.

Vous avez aussi travaillé 3 ans comme Attachée de production à Télé Bruxelles…

À Télé Bruxelles, j’étais essentiellement responsable de l’émission “Un Peu de Tous”, un magazine sur la diversité et la multiculturalité de Bruxelles. Je faisais le casting des invités, en collaboration avec le réalisateur de l’émission, on définissait les thématiques à traiter, ensuite je cherchais les lieux de tournages, demandais les autorisations de tournages, engageais les équipes techniques, supervisais les tournages et les montages, etc. Dans mes rares temps libres, je participais au développement et conception de nouvelles émissions.

Ayant côtoyé l’univers Télé et radio, que pouvez-vous nous dire sur ce qui peut les rassembler et ce qui peut les différencier ?

Tous les deux contribuent avant tout à la vulgarisation de l’information. Toutefois, je pense que la radio reste encore plus influente. Chez certaines populations, surtout dans les pays en voie de développement, la radio reste très importante dans la construction de l’opinion publique. Ce qui a été dit à la radio constitue en quelque sorte une réalité indiscutable. De plus, la radio étant plus mobile et moins coûteuse que la télévision, elle peut s’écouter même hors de la maison, aux champs, sur des chantiers, sur la route…

Et sans doute aussi que produire une émission radio demande moins de moyens techniques et financiers que la production de la même émission télévisée(la télévision est très chère). Toutefois, il faut reconnaitre que la télévision laisse une marge d’interprétation personnelle suite à l’apport des images. Elle est aussi plus attractive du fait qu’elle est visuelle. Et, dans les pays où l’accès à pyroélectricité n’est pas garanti, la télévision séduit encore plus parce qu’elle est rare.

Quel est l’atout principal à avoir lorsque l’on travaille comme attaché de production en télévision? Et ce qu’il faudrait surtout éviter?

En général, on est attaché de production parce que l’on a fait des études en ce sens. Ce qui est mon cas, je suis diplômée en gestion de production. J’ai une formation qui me permet de comprendre les différents métiers autour d’un projet médias et audiovisuel (techniques, artistiques, administratifs et financiers, relations publiques, marketing). Mais seul le diplôme ne suffit pas pour mieux exercer le métier de production. Il faut être structuré, savoir anticiper les problèmes, avoir le sens pratique et être un bon communiquant car on est amené à travailler avec plusieurs personnes en même temps : réalisateur, cameraman, opérateur son, régisseur, présentateur, etc…C’est un métier comparable au rôle d’un chef d’orchestre….C’est un poste privilégié car on est au centre de toute l’opération. Par contre, c’est un métier à éviter quand on ne sait pas gérer son stress, quand on a un problème d’égo et que l’on n’est pas flexible et débrouillard.

Si l’on vous dit : NA WEWE ?

NA WEWE est la plus belle expérience qui a bouleversé ma vie professionnelle. Si je n’avais pas rencontré Ivan Golschmidt, réalisateur et producteur de ce film, je ne serai probablement pas en Belgique aujourd’hui. Ce film, parlant de l’un des épisodes noirs de la guerre civile au Burundi, le réalisateur a décidé de le tourner au Burundi avec des comédiens locaux. Il lui fallait alors un producteur exécutif, tâche confiée à notre agence “Menya Média”; un producteur délégué pour gérer toute la partie burundaise, responsabilité qui m’a été confiée ainsi qu’un co-producteur pour boucler le budget du film, mission dont je me suis chargée en rassemblant quelques bailleurs qui ont couvert la partie manquante du budget. A notre plus belle surprise, le film fut nominé aux Oscars de 2011. C’est après avoir travaillé sur ce film que j’ai eu envie de faire des études spécialisées en production et que je suis venue en Belgique pour faire l’IAD “ Institut des Arts de Diffusion”.

Parlons de votre parcours professionnel.

Je ne m’étais jamais dit que j’allais faire carrière dans le domaine des médias. C’est quelque chose qui s’est faite naturellement. Au départ, je suis une chanteuse (depuis 2000). Je me suis retrouvée très engagée dans le développement culturel, une quête qui me tenait beaucoup à cœur car l’artiste burundais de mon époque était livré à lui-même. Puis, j’ai compris que l’artiste sans la presse n’est rien, d’où mes premiers pas vers les médias, la communication. Finalement je me suis découverte une passion: je suis fascinée par les possibilités infinies qu’offre tout projet médias.

Quid du parcours académique? Quelle anecdote pourriez-vous partager de la période Sybille Cishahayo, étudiante?

Mes débuts à l’IAD furent presque catastrophiques, j’étais complètement perdue. Venue du Burundi, un pays où l’audiovisuel et le cinéma restent à l’étape embryonnaire, ma culture générale en la matière était très limitée. Je ne connaissais même pas le petit jargon du commun des mortels. Un jour j’ai demandé à un de mes professeurs ce que veut dire “une mire” et toute la classe m’a regardée comme une extraterrestre. Je vous épargne mes galères avec le cours de régie: faire les plans de tournages, organiser les trajets etc. Comment faire ce genre de boulot quand l’on ne sait même pas lire une carte géographique? J’ai dû travailler comme une malade pour m’en sortir. Pire, j’ai dû mettre un peu dans un tiroir ma petite vie de star de chanson au Burundi : oublier les hauts talons et petites robes, j’ai appris à enfiler les jeans, les bottes et les grosses vestes.

Vous avez également été Chargée de presse de l’Afrika Film Festival de Leuven et membre du jury. Un mot sur ces deux autres casquettes ?

De temps en temps je donne un coup de main à ce festival que j’aime beaucoup et à qui je rends hommage pour son engagement à promouvoir le cinéma africain en Europe.

– En 2012, j’ai été chargée de presse francophone : j’avais pour mission de chercher une couverture médiatique de la presse francophone.

– Depuis 2015, je suis membre du jury YAFMA “ Young African Films Makers Award” , crée par le festival pour rendre hommage à Guido Huysmans co-fondateur et Directeur de AFF, décédé en Août 2014. Il s’était donné la mission de promouvoir les jeunes cinéastes africains.

 On reparle aujourd’hui de plus en plus d’Afro-féminisme. Quel regard portez-vous sur ce phénomène nouveau qui, dans le fond, existe pourtant depuis toujours en Afrique ?

Je suis une femme mais je ne suis pas une féministe. Je me considère tout simplement comme un être humain et cela me suffit. Une personne avec des potentialités mais également des limites, des forces et des faiblesses. Je milite pour le respect des droits et de la liberté de tout un chacun dans ses spécificités et ses besoins.

Une bien riche expérience. Des projets à venir ?

Sur le court terme, je suis sur deux projets :

– la création d’une société de production et de distribution ici en Belgique

– la création d’une structure spécialisée dans le développement des médias numériques en Afrique

Sur le long terme, je rêve de créer une télévision panafricaine.

Sybille Cishahayo, nous terminerons avec l’événement qui vous a marqué ces dernières semaines. Et le dernier livre que vous avez lu ?

Je n’en reviens toujours pas que je suis allée, vendredi passé, à l’ouverture du festival du cinéma africain de Leuven avec mon fils de 8 mois. Etant membre du jury de YAFMA Award, je devais rester à Leuven de vendredi à dimanche soir pour visionner les films en compétition. Au niveau logistique, je n’avais pas beaucoup de choix à part l’amener avec moi. J’ignorais complètement comment ça allait se passer. À ma plus grande surprise, il a été très sage et est resté calme durant les deux heures de projection du film d’ouverture.

N.B : Jeune maman, j’expérimente ma nouvelle vie avec ses joies et ses contraintes.

Je viens de terminer le livre: “The New Slavery System” de Joseph Etute, un écrivain d’origine nigériane que je viens de découvrir récemment.

Commentaires

Ralf Touomi

Diplômé en journalisme, j'ai fait la rencontre des Antilles en 2012 en découvrant notamment la Martinique. Depuis lors, est née ma mission de contribuer à la création de véritables ponts entre l'Afrique, les Diasporas Africaines et les Afrodescendants Ultra-marins. Kamita Magazine est l'outil média qui apporte sa pierre à cet engagement personnel.

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